• Les limites du dispositif des ceintures

     

    1.             Un dispositif couteux

    Le premier inconvénient du dispositif est certainement son « cout ».

    Il est gourmand en photocopies tout d'abord (pour les évaluations, pour les exercices différenciés et autocorrectifs...).

     

    Il est également couteux en travail pour l'enseignant.

    Il faut prévoir des exercices différents en fonction des besoins. Ces exercices devront être soit autocorrectifs (auquel cas il faut préparer cette correction à fournir aux élèves) soit corrigés par le maitre le soir puisqu'ils ne peuvent pas être corrigés en classe. Dans les deux cas, le travail de l'enseignant est lourd... mais pas plus lourd que celui de n'importe quel maitre qui différencie sa pédagogie au quotidien.

     

    En revanche, certaines tâches du maitre sont spécifiques au dispositif des ceintures, la première étant bien sûr, avant le début de l'année, la création du dispositif avec la planification des étapes de couleurs pour programmer les acquisitions de manière progressive et cohérente. Ceci dit, une fois ce travail fait, la route est bien tracée et le travail du maitre est bien plus confortable : il sait, période par période, les thèmes qu'il va devoir traiter.

     

    Malgré cela, on ne peut nier la surcharge de travail : la préparation des fiches « Suis-je prêt pour », la préparation et la correction des évaluations, forcément plus nombreuses puisque les élèves peuvent repasser les évaluations échouées...

     

    Conclusion : Il est raisonnable de conseiller aux maitres qui souhaiteraient se lancer :      
    � soit de réserver les ceintures à certaines disciplines seulement, au moins dans un premier temps         
    ‚ soit à travailler en équipe avec d'autres collègues pour se partager le travail. Outre les collègues de l'école, des groupes se créent sur Internet notamment, qui mettent en commun leurs travaux, et ce type de coopération à distance est de plus en plus courant.

    2.             Des effets négatifs ?

    a)       Le temps passé à l'évaluation : du temps perdu ?

    Le temps passé en évaluation n'est pas totalement soustrait aux apprentissages. En effet, pendant qu'ils répondent aux questions d'une évaluation, les élèves sont actifs : ils mobilisent leurs connaissances, ils écrivent, ils s'exercent, ils progressent en mettant ces connaissances à l'épreuve et en les intégrant un peu mieux à leur bagage d'élève.

    Ceci dit, pendant qu'ils sont évalués, les élèves ne découvrent pas de nouvelles notions et à ce titre,  il n'est sans doute pas souhaitable que les évaluations soient trop nombreuses.

    Or on l'a vu, dans ce dispositif de ceintures, les élèves peuvent repasser leurs évaluations jusqu'à la réussite. Le nombre d'évaluations est donc multiplié d'autant.

    Solution ? Il y a deux moyens de limiter cet inconvénient. Le premier est de réduire le nombre de ceintures à obtenir par les élèves (on a vu que 5 étapes, une par période, semble gérable, mais on peut sans doute descendre à 3 ou 4 étapes, sans compter les ceintures blanches et noires)

    Le second est de ne pas trop multiplier les occasions de repasser les évaluations échouées[1]. Il semble que deux moments d'évaluation par période et par matière soit un bon compromis.

    b)       Ceintures et compétition

    Les ceintures induisent une sorte de classement dans la classe. Pourtant je n'ai pas du tout, dans ma classe, ressenti une dégradation de l'ambiance de classe ou un mauvais esprit de compétition. Les élèves applaudissaient de bon cœur aux remises de ruban, s'entraidaient, et il m'a semblé que le dispositif introduisait une émulation saine. Des élèves très faibles en début d'année, qui manquaient énormément de confiance en eux, se sont réellement trouvés dans ce dispositif et ont rejoint, voire dépassé, les meilleurs élèves dès le printemps, ce qui me fait dire qu'ils ne se sont pas sentis « écrasés » ou humiliés par leurs difficultés à décrocher les premières étapes.

    Solutions ? : Il me semble que l'esprit qui va régner dans la classe dépend de mille petites choses difficiles à cerner : la bienveillance du maitre envers les plus faibles, l'interdit du sarcasme clairement posé (venant des élèves comme de l'enseignant), l'encouragement à toutes les formes d'entraide, et tout ce qui contribue à mettre en place la « fraternité » dans la classe. Autant d'éléments qui permettent aux élèves de se sentir en confiance, et qui permettent à « la coopération de l'emporter sur la compétition », tel que l'exprime Philippe Perrenoud exprime par:

    « il faut que la coopération l'emporte sur la compétition, que l'élève ait suffisamment confiance pour n'avoir pas l'impression de donner des verges pour le battre lorsqu'il dévoile des difficultés ou ses incertitudes. Il faut, en un mot, qu'au jeu de la transparence, les élèves aient l'impression d'avoir moins à perdre qu'à gagner[2] »

    •c)        Les élèves effrayés de porter la responsabilité de l'échec

    Théoriquement, les élèves sont invités à s'inscrire aux évaluations quand ils se sentent prêts à les passer. Cette démarche bouscule leurs habitudes, au moins en début d'année. Ainsi, Amélie s'inscrivait-elle à 100% des évaluations proposées, quitte à s'inscrire à 3 étapes de géométrie le même jour (et les échouer toutes). Comme si elle continuait à « faire comme si » rien n'avait changé et tout lui était imposé.

    Lors de l'enquête que j'ai réalisée auprès des élèves, à la question « Avant une évaluation, il faut s'inscrire pour dire « je me sens prêt » : est-ce que tu trouves ça bien que la maitresse te laisse décider si tu es prêt ou non ? », près de 20% des élèves ont répondu « Non je n'aime pas trop ». Ces élèves ont précisé :

    • Je n'aime pas trop savoir ce que l'on va faire à une évaluation
    • Je trouve que c'est mieux quand c'est la maitresse qui le dit

    Il semble en tous cas que pour tous les élèves cette responsabilité de dire « Je suis prêt » soit lourde à porter et modifie radicalement leur rapport à l'évaluation. Certains se disent sans doute que quand un élève s'inscrit et échoue, il est « deux fois coupable » : d'avoir échoué, et de ne l'avoir pas prévu. Ceux-là préfèrent faire comme si rien n'avait changé, et s'inscrire à toutes les évaluations comme si elles étaient imposées par la maitresse. Toutefois, les choses évoluent en cours d'année, et à partir des vacances de février je n'ai plus autant constaté d'inscriptions irréfléchies.

    d)       L'échec dédramatisé, c'est bien... jusqu'à un certain point

    Un effet pervers du dispositif survient lorsque les élèves banalisent trop les évaluations,  en se disant : « Pas d'inquiétudes : de toutes façons, si j'échoue, je la repasserai la prochaine fois ».

    Le problème se pose surtout en début d'année (puisque dès que des élèves commencent à gravir les étapes, le dispositif et l'émulation jouent leur rôle et les élèves ont à cœur de faire de leur mieux).

    Le problème se pose aussi pour les élèves qui semblent penser que les connaissances vont rentrer « par magie » dans leur mémoire, et que des évaluations successives de la même notion sont autant d'occasions nouvelles de laisser la magie opérer.

    Dans un premier temps, il m'a semblé que le dispositif des ceintures n'aidait pas ces élèves là.

    Cela m'a conduit à limiter (un peu) les occasions de repasser une évaluation : deux essais par période me semblent raisonnables.

    e)        La tentation du « dressage »

    La répétition des évaluations pour une même étape de couleur rend encore plus fort le risque que l'enseignement ne se définisse plus que comme la préparation à la prochaine épreuve. On court alors le risque que toute la journée de travail scolaire soit tournée vers la préparation des évaluations, et que les entrainements et les essais des élèves les conduisent à systématiser un type d'exercice (celui qui est proposé aux évaluations), en compromettant la transférabilité des compétences acquises.

    A ce sujet les Instructions Officielles 2007 invitent les maitres à la prudence :

    « Les maitres sauront utiliser la diversité des moyens mis à leur disposition (études dirigées, technologies de l'information et de la communication, projets artistiques et culturels, activités physiques et sportives), tant ils est vrai que le détour pédagogique peut être plus efficace que la multiplication d'exercices pour permettre à l'élève de reprendre confiance en lui-même » ( Qu'Apprend-On à l'École Élémentaire ? p50)

    Solution : Le meilleur moyen d'éviter de tomber dans ce travers est certainement déjà d'être conscient du risque qu'il présente. On veillera ainsi à limiter le nombre de ceintures prévues pour une année scolaire et sans doute (mais cela n'est pas spécifique aux ceintures) à explorer toutes les activités qui permettent de ne pas enfermer les élèves dans une routine d'entrainements répétitifs et finalement vides de sens : sorties enquêtes, projets, débat....


    >> Limites des dispositifs ordinaires d'évaluation

    >> L'évaluation formatrice, en actes chez Fernand Oury

    >> Détail du fonctionnement avec les ceintures

    >> Trois choix pédagogiques

    >> limites du dispositif des ceintures

    >> Avantages des ceintures

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    [2] PERRENOUD, Philippe. L'Évaluation des élèves. P 159.